Ce qui me fait avancer
On dit parfois que l’on traîne ses casseroles.
Moi, les casseroles, j’ai choisi d’en faire quelque chose.
Certaines m’ont servi à cuisiner, à créer, à transmettre, d’autres appartiennent à mon histoire, à ses détours, ses réussites, ses erreurs, ses moments de doute et aux passages plus difficiles qui, avec le temps, finissent eux aussi par nous apprendre quelque chose.
Car une vie ne se batie pas seulement avec ce que l’on réussit, mais elle se construit aussi avec ce que l’on traverse.
Et lorsque je regarde derrière moi, je comprends aujourd’hui que le fil conducteur de mon histoire n’a jamais vraiment été uniquement la cuisine.
C’était la passion.
Enfant, je n’étais pas ce que l’école appelait un bon élève. J’ai même longtemps fait partie de ceux que l’on qualifiait volontiers de « cancres », et pourtant, je n’ai jamais cessé d’apprendre, mais simplement, j’apprenais autrement.
J’apprenais en regardant, touchant, me trompant, recommençant.
J’apprenais auprès de ceux qui savaient faire, dans les livres que je choisissais d’ouvrir, dans les cuisines, la nature, le geste d’un artisan, une conversation, une odeur, une saveur ou une plante rencontrée au bord d’un chemin.
Très tôt, j’ai compris sans vraiment savoir l’expliquer que lorsque quelque chose me passionnait, je pouvais y consacrer des heures sans jamais avoir le sentiment d’étudier et c’est peut-être cela, finalement, le formidable pouvoir de la passion.
Elle nous porte, nous éduque, nous construit, nous pousse à chercher plus loin, nous apprend à dépasser ce que nous pensions être nos limites.
Et, lorsque nous savons rester humbles devant tout ce qu’il reste à découvrir, elle nous rend peut-être aussi un peu meilleurs.
La nature, ma muse
Bien avant que je sache mettre des mots sur ce ressenti, la nature occupait déjà une place essentielle dans ma vie.
Je l’ai d’abord regardée avec les yeux d’un enfant, puis elle est devenue le meilleur des terrains de jeux, l’endroit ou je me sentait protégé, et ce qui me touche profondément aujourd’hui, c’est de constater que ce regard sur elle et ces sensations ne m’ont jamais quittés.
Devant un espace préservé, une montagne, un torrent ou un animal sauvage aperçu quelques secondes, je ressent toujours ce même engouement et le même émerveillement que le petit garçon de jadis et durant ces instant, le mot contemplation prend pour moi tout son sens.
Mes passions sportives sont probablement nées du même besoin.
Le kayak, randonnée, nage en eau vive, ski, trek, canyoning ou le VTT ont tous un point commun : ils me ramènent à la nature.
Mais il y a autre chose.
Le besoin d’aller voir un peu plus loin, grimper plus haut, franchir un passage, continuer lorsque l’effort commence à peser, repousser parfois mes propres limites.
Non pas pour vaincre la montagne, car on ne vainc pas une montagne, mais peut-être pour apprendre à mieux se connaître soi-même, mais surtout car je sais que dans tous les cas la récompense sera à la hauteur de mon investissement.
L’inconnu de me fait pas peur, bien au contraire, il m’attire et me motive.
Malgré les années qui ont défilées, me baigner dans un ruisseau, un lac, un torrent ou une gorge sauvage me procure toujours ce formidable sentiment de bien-être et de liberté et en cela aussi je comprends le sens aujourd’hui.
Ce besoin de retourner à l’essentiel et au vital, vider un trop plein, formater ce qui n’est pas essentiel pour repartir serein et chargé à bloc.
Dans ces moments-là, beaucoup de choses deviennent soudain très simples.
Observer avant de comprendre
Mon envie de découvrir m’a naturellement conduit à regarder de plus près tout ce que la nature pouvait offrir.
Les fruits sauvages, les châtaignes, les champignons, les plantes comestibles et médicinales sont devenus un nouvel univers d’apprentissage.
Une découverte en appelait une autre.
Et cette curiosité m’a finalement conduit jusqu’à une formation en phytothérapie, afin de mieux comprendre les plantes, leurs propriétés et leurs usages.
Une fois encore, tout se rejoignait.
La nature me ramenait à la cuisine, la cuisine me ramenait à l’histoire, l’histoire me ramenait aux hommes, et certains de ces hommes me donnaient envie de retourner vers les livres pour creuser un peu plus le sujet.
Je crois que c’est ainsi que j’ai toujours appris : en reliant les choses plutôt qu’en les séparant.
Un ingrédient n’est jamais seulement un ingrédient.
Il possède une origine, une saison, une histoire, parfois des propriétés, des traditions et les gestes de ceux qui l’ont utilisé avant nous, et c’est cette richesse qui me fascine.
L’école de la patience
Observer le monde sauvage m’a également enseigné quelque chose qui me manquait probablement lorsque j’étais plus jeune : la patience.
Lorsqu’on cherche à observer un phénomène ou un animal dans son milieu naturel, on ne décide pas de l’heure à laquelle il apparaîtra, on attend, et parfois bien longtemps.
On apprend à rester discret, regarder, écouter et à accepter qu’il ne se passe rien, puis soudain, pendant quelques secondes seulement, quelque chose apparaît.
Un mouvement, le croisement d’un regard, un instant de vie sauvage, et ces quelques secondes suffisent parfois à récompenser des heures d’attente.
Sans m’en rendre compte, cette école naturelle de la patience m’a énormément servi ailleurs.
Comme dans mon métier, l’apprentissage, la transmission, les relations humaines, mes projets et tout simplement dans la vie.
On vis dans une époque dans laquelle l’instantané et l’éphémère priment et c’est bien dommage, car certaines choses ont besoin de temps et même d’affinage pour être savourées, exactement comme en cuisine.
Les livres pour voyager autrement
J’ai également beaucoup appris en lisant.
Un livre possède cette faculté extraordinaire de nous emmener très loin sans que nous ayons besoin de bouger.
Quelques lignes peuvent traverser les siècles, franchir les frontières et nous permettre d’écouter quelqu’un qui n’est parfois plus de ce monde depuis longtemps.
Lire, c’est aussi voyager, apprendre,parce que je crois profondément que l’instruction est partout pour celui qui conserve l’envie d’apprendre.
Un professeur peut nous transmettre un savoir, un ancien peut nous transmettre un geste, un livre peut bouleverser notre manière de penser, un enfant peut nous poser une question à laquelle nous n’avions jamais pensé, une erreur peut devenir une leçon et même une journée passée seul dans la montagne peut parfois nous enseigner quelque chose que nous cherchions depuis des années.
Apprendre autrement
Mon propre parcours m’a forcément amené à réfléchir à notre manière d’apprendre et de transmettre.
Longtemps, j’ai pu croire que je n’étais simplement pas fait pour les études, mais avec le recul, je comprends les choses différemment.
Je n’avais pas moins envie d’apprendre mais juste une raison d’apprendre, et cette raison, je l’ai trouvée dans la passion.
Je reste persuadé que chaque enfant possède des aptitudes, sensibilités, curiosités et des prédispositions qui lui sont propres.
Certains comprennent en lisant, d’autres en écoutant, d’autres encore ont besoin de toucher, fabriquer, démonter, observer, bouger ou d’expérimenter.
Mais surtout, chacun possède quelque part, quelque chose qui peut l’animer.
Et si, au lieu de chercher comment faire entrer tous les élèves dans un même cadre, nous prenions davantage le temps de découvrir ce qui éveille leur curiosité , et ce petit zeste de je ne sais quoi, qui fais naître la passion.
Et si nous apprenions aussi à cultiver la passion ?
Je suis convaincu qu’une éducation qui saurait s’appuyer davantage sur elle, pourrait devenir moins rigide, plus positive, plus naturelle et infiniment plus enrichissante.
Parce que lorsqu’une passion apparaît, quelque chose change en nous.
Nous devenons, non seulement capable d’apprendre mais en plus nous voulons comprendre.
Alors nous cherchons par nous-mêmes, nous lisons, questionnons, expérimentons. nous nous trompons et nous recommençons.
L’effort existe toujours, parfois même davantage, mais il prend un autre sens parce que nous savons pourquoi nous le faisons.
C’est exactement ce que j’ai vécu, et celui que l’on pouvait considérer comme un cancre est devenu capable de passer des heures, puis des années, à approfondir les domaines qui le passionnaient.
La cuisine m’a conduit vers les produits, les produits vers l’histoire et les cultures du monde, les aliments sauvages et les plantes vers la phytothérapie.
Et chacune de ces découvertes m’a donné envie d’en faire une nouvelle.
La connaissance n’était plus une obligation, elle était devenue un chemin naturel sur lequel j’avançai à mon rythme, avec curiosité, humilité et plaisir.
C’est pourquoi je crois que l’éducation ne devrait pas seulement chercher à remplir des têtes de connaissances, mais devrait aussi aider chacun à découvrir ce qui met en mouvement l’envie d’apprendre.
Cultiver une passion ne signifie pas renoncer à l’effort, à la discipline ou aux connaissances fondamentales, bien au contraire, elle peut leur donner une direction et une raison d’être.
Elle peut devenir cette force intérieure qui donne envie de se dépasser, d’approfondir, de persévérer et de transformer une aptitude naturelle en véritable compétence.
Peut-être permettrait-elle aussi à davantage de jeunes de ne pas grandir avec le sentiment qu’ils ne sont « pas faits pour apprendre », simplement parce que leur intelligence ne s’est pas révélée là où on l’attendait.
Car éduquer devrait peut-être aussi consister à aider quelqu’un à découvrir ce qu’il porte déjà en lui, puis lui donner les moyens de le faire grandir.
Non pour décider à sa place de ce qu’il devra devenir, mais pour lui permettre de s’élever progressivement vers ce qu’il est capable de devenir réellement.
L’expérience prouve que l’on apprend beaucoup mieux lorsque l’on sais ce qui nous donne l’envie d’apprendre.
De la passion à la transmission
La cuisine est entrée dans ma vie très jeune et ne l’a jamais quittée.
Elle m’a offert un métier, mais surtout un territoire presque infini d’apprentissage.
Après toutes ces années derrière les fourneaux, je ressens aujourd’hui naturellement le besoin de transmettre à mon tour.
Pas pour dire : « Regardez ce que je sais. »
Mais plutôt : « Regardez tout ce qu’il reste à découvrir. »
C’est cette idée qui se trouve derrière Chef Dupuy.
Transmettre une technique bien sûr, apprendre à cuisiner, comprendre un produit, maîtriser un geste, mais aussi apprendre à observer, réfléchir, chercher, expérimenter et parfois à sortir des chemins que l’on avait tracés pour nous.
Parce qu’au fond, je ne souhaite pas seulement transmettre ce que j’ai appris, mais aussi révéler votre propre envie d’apprendre.
Et peut-être aider quelqu’un à découvrir cette petite étincelle capable de transformer un intérêt en curiosité, une curiosité en passion et parfois une passion en chemin de vie.
Je sais aujourd’hui ce qu’une passion peut faire d’une existence.
Elle peut prendre un enfant que l’on croyait peu doué pour apprendre et lui donner une insatiable envie de comprendre.
Elle peut transformer les difficultés en expérience, les erreurs en enseignement et les années qui passent en savoir à transmettre.
Elle peut nous apprendre à patienter au bord d’un torrent, à ouvrir un livre pour chercher une réponse, à reconnaître une plante sauvage, à recommencer un plat qui n’était pas réussi ou à gravir encore quelques mètres simplement parce que l’on veut découvrir ce qu’il y a derrière la crête.
Et elle peut même donner du sens à quelques vieilles casseroles que l’on traînait derrière soi.
Les miennes ont parfois fait du bruit, mais elles m’ont conduit jusqu’ici.
Et tant qu’il restera une montagne à regarder, un chemin à parcourir, une rivière dans laquelle plonger, un livre à ouvrir, une plante à découvrir, une saveur à comprendre ou quelqu’un à qui transmettre ce que la vie m’a appris…
je continuerai d’avancer.
En espérant vous avoir diverti et titillé votre curiosité.
Merci de m’avoir lu
Patrice Norbert Dupuy